Parution : 15/03/2004
ISBN : 2-915378-04-5 178 pages 21 x 14,8 cm 15.00 euros |
Joseph Mouton
L’Entraînement
« L’Entraînement est un ouvrage composé de cent soixante fragments dont l’écriture adopte des variations incessantes. On y croise des personnages, des rues, des morceaux de villes et de paysage, des remarques philosophiques, dans des poèmes, des fictions miniatures… Soit un ensemble de motifs, de vignettes et de moments qui se succèdent, s’accumulent, disparaissent et font retour… L’écriture est, pour Joseph Mouton, un geste, une gymnastique, une mécanique : elle engage le désaccord de la grammaire et l’agilité de l’esprit. » Art Press, n° 304 septembre 2004, Christophe Kihm.
Joseph Mouton se cache bien sous un pseudonyme, comme l’avait soupçonné Guy Debord en célébrant son intelligence dans « Cette mauvaise réputation » mais son nom de famille est authentique, c’est son prénom, Bernard, qu’il a en quelque sorte recouvert et agenouillé sur la paille d’une crèche. Ce professeur d’esthétique à la Villa Arson, d’une drôlerie féroce, ressemble plus à Trotski qu’à Staline, l’imagerie de la révolution d’octobre ayant aussi bien pu l’inspirer que celle du christianisme tant il affectionne l’ambivalence des modèles. J’aime sa façon de manier des concepts puissants avec le contrepoint de notations familières, ou plutôt de donner à voir leurs superbes manoeuvres dans le contraste de données toute triviales, en jubilant comme s’il n’était qu’un modeste marionnettiste à qui une fée offrirait sans cesse d’innombrables Pinocchio, tous plus vivants les uns que les autres. Sitaudis « L’ASSOMPTION
Janine n’aimait pas particulièrement les montgolfières. Quand son amie Marie-Pierre l’avait invitée à un week-end montgolfière, elle avait dit oui. Elle n’aimait pas tellement son amie Marie-Pierre non plus, mais elle se sentait un peu seule. Alors, une joyeuse réunion autour d’un machin qui s’envole, pourquoi pas ? Voilà donc notre Janine serrant à deux mains une des cordes qui empêchent l’énorme engin de bondir dans le ciel. ça n’a pas été aussi joyeux que prévu ; ça restera même un des pires week-ends qu’elle ait connus : honte, humiliation, solitude. Elle préfèrerait partir sur le champ, disparaître. Les deux messieurs qui l’entourent, Anthony le grisonnant et l’autre, je ne sais plus son nom, qui lui a fait des avances révoltantes, ils se moquent encore d’elle, ils commentent la façon inexperte dont elle tient le bout de corde entre ses mains de vieille fille : heureusement que c’est pas une queue ! Pour ne pas entendre ce genre d’horreurs, elle s’enferme dans une distraction chagrine et s’en fait un casque douloureux, elle s’agrippe à la corde comme une naufragée. À vrai dire, elle s’isole et se raidit si bien dans son pauvre quant-à-soi qu’elle n’entend pas le " lâchez tout " lancé à la cantonade par le maître de cérémonie : en un clin d’œil la montgolfière l’emporte dans les airs. On crie son nom : saute, Janine ! sautez, Madame ! ... Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’arrive-t-il ? Au moment où elle se décroche enfin, elle aperçoit sous elle la cour du château pas plus grande qu’une nappe, avec quelques fourmis dessus. » |
|||||
![]()
L’écriture est, pour Joseph Mouton, un geste, une gymnastique, une mécanique : elle engage le désaccord de la grammaire et l’agilité de l’esprit. C’est pourquoi, si l’exercice poétique est musical, il faut également le concevoir comme une remise en forme physique et mentale : éviter les répétitions, les rengaines, c’est assurer de ne pas tourner en rond. Le travail de déchiffrage du monde, entrepris ici dans un rapport ténu de l’écriture à la description (l’écriture est lecture, en ce sens), ouvre donc largement le terrain à l’exercice de la perception. Dans cette obsession à trouver de justes distances, des accords, L’Entraînement laisse aussi poindre une mélancolie certaine. Car on s’applique à la lecture du monde alentour pour résister au temps ou tout du moins pour ne pas se laisser emporter par lui. En cela, cette « mise en forme » quotidienne, discipline enthousiaste dont la pratique consiste à multiplier des pièges linguistiques pour capturer du temps, est une fabrique d’éphémère et de solitude qui flirte avec une certaine désespérance. » Christophe Kihm
Art press n°304,
Septembre 2004
|
||||||


