Parution : 21/05/2010
ISBN : 9782351220511 384 pages 14 x 21 cm 26.00 euros |
Paul Aubert
La Frustration de l’intellectuel libéral
Espagne, 1898-1939
Les intellectuels libéraux espagnols parlent au nom du peuple, mais d’un peuple qui n’existe pas encore, qu’il faut former et éduquer dans un pays rural qui a du mal à se démocratiser. Ils veulent faire entrer ce peuple au Parlement mais sont confrontés à la présence des masses dans la rue et se demandent s’ils ne se sont pas trompés sur l’identité de l’agent du changement. Après avoir combattu la monarchie et contribué à l’avènement de la Deuxième République, ils devront choisir leur camp face à la radicalisation de la vie politique de 1934 puis au coup d’État du général Franco en 1936. La plupart renoncent et prennent le chemin de l’exil, d’autres deviennent des militants et se retrouvent aux côtés du peuple républicain. L’alternative entre la réforme ou la révolution était devenue un dilemme.
Cette divergence illustre le malaise du libéral à la recherche du peuple idéalisé sur lequel devrait se fonder le pacte constituant. La frustration de l’intellectuel libéral naît du constat que ce système postule son propre dépassement sans être capable de le réaliser. Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset, Manuel Azaña, Antonio Machado : ce livre analyse quelques itinéraires parmi les plus significatifs. Paul Aubert est professeur de littérature et civilisation espagnoles contemporaines à l’Université de Provence (Aix-Marseille I). Diplômé de Sciences Politiques, ancien directeur des études de la Casa de Velázquez, spécialiste des intellectuels espagnols aux XIXe et XXe siècles, il est l’auteur d’une thèse d’État sur Les Intellectuels espagnols et la politique dans le premier tiers du XXe siècle et dirige un programme de recherche à l’UMR Telemme (CNRS 6570) ) sur la culture politique dans les pays de l’Europe méditerranéenne.
Extrait:
Que peuvent les intellectuels ? Quel pouvoir est le leur pour que les gouvernants les craignent, pour que le public les sollicite ou les accuse, condamne leur indifférence ou leur activisme ? Les intellectuels avaient-ils la vocation de constituer une classe dirigeante au cours du premier tiers du XXe siècle, comme le crut un moment Ortega y Gasset ? En Espagne, pays périphérique de l’Europe développée, cette croissance du rôle des intellectuels va de pair avec le déclin du parlement ; à tel point qu’ils finissent par se confondre avec la conscience et la représentation nationale. Initialement autodéfinis comme gardiens des valeurs morales et vecteurs idéologiques, ils finirent par pallier l’absence de cadres politiques. Par la constance de leur protestation et leur omniprésence dans la presse et les manifestations publiques, ils créèrent un climat idéologique favorable à la République dont ils pensèrent avoir la vocation de commenter l’avènement. Pourquoi furent-ils persuadés qu’ils incarnaient le pays réel ? Leur engagement public croissant rappelle que la culture espagnole connut un âge d’or, mais il prouve aussi que la société manquait encore de cohésion. Il est des pays où la liberté de la presse et des débats parlementaires rendent inutile une telle intervention dans la vie politique. Celle-ci n’est-elle pas le signe que le fonctionnement démocratique des institutions n’est pas garanti ? Car avoir recours aux philosophes et aux savants, n’est-ce pas mettre en place une nouvelle aristocratie du savoir et de la morale ? Ces intellectuels constituent néanmoins la première génération qui affirme clairement sa vocation politique et son souhait de mettre en pratique ce qui chez leurs aînés était resté au stade des idées : la démocratisation de la vie politique et la modernisation de l’État. Quel est le bilan de leur action ? À quoi ont-ils servi ? Les questions d’éducation leur ont semblé prioritaires : le rêve d’une école éclairant les masses. Mais ils n’eurent pas le pouvoir d’entreprendre des réformes de structure. La réforme agraire ne connut qu’un début d’application. Furent-ils toujours des intellectuels ? L’ambiguïté qui présida à leur naissance historique, dans le pays voisin, face à une erreur judiciaire, demeura. L’intellectuel ne fut pas toujours le témoin impartial qu’il prétendait être. Tantôt acteur, tantôt commentateur, il sut entretenir l’équivoque et dire que la politique n’était pas son fort, tout en critiquant les actions du gouvernement, comme Unamuno et Ortega à partir de l’été 1931, lorsqu’ils s’en prennent point par point au programme de Manuel Azaña tout en revendiquant la neutralité de leur tour d’ivoire. |
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Serge Audier
Le Monde des livres
Laurent Lemire
Livres Hebdo
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