Parution : 07/01/2008
ISBN : 978-2-35122-025-2 320 pages 14 x 21 cm 26.00 euros |
Benito Pelegrín
D’un temps d’incertitude
Europe / XVIe - XVIIIe siècles
L’Europe baroque, écartelée entre Vieux et Nouveau monde, Réforme et Contre-Réforme, Foi et Science, et leurs dogmes opposés. Après avoir conquis le monde et le ciel, elle explore les nouvelles découvertes des terres inconnues de l’âme, de la conscience et de l’imaginaire. A travers personnages de fiction et personnes historiques, poésie, théâtre et opéra, ce livre nous rapproche par sa foisonnante érudition d’une époque dans laquelle la nôtre plonge ses racines. On redécouvre ici un nouveau visage du Baroque, moins morbide qu’ivre de vie. L’écriture inspirée de Benito Pelegrin transcende les genres, et fait de cet essai multidisciplinaire une œuvre littéraire majeure. Cette large et centrale époque baroque, avec son aurore glacée du maniérisme et le crépuscule rose et mousseux du rococo, du dernier tiers du XVIème siècle au milieu du XVIIIème, entre classicisme renaissant et néo-classicisme prérévolutionnaire, est située plus largement entre deux grandes secousses, la Révolution française en aval (véritable rupture) et la Renaissance et ses grandes découvertes en amont. En gros, le XVIème découvre, le XVIIème siècle explore et exploite, assimile. Re-naissance ne signifie pas “nouveauté” mais “Retour” et continuité, inscription dans un passé, une histoire, l’Antiquité en l’occurrence, comme l’enfant qui naît est nouveau mais porteur d’une somme de gènes ancestraux. Quant au mot Révolution, bien sûr, il signifie retour ou clôture d’un cycle, mais je n’évoque ces deux termes de Renaissance et de Révolution que comme des limites historiques extrêmes d’une linéarité temporelle dont l’ère Baroque, de son affirmation progressive au début à son infirmation lente de la fin, est une vaste charnière, une longue transition où s’instaure et s’installe, entre crises et polémiques, sans doute une conception de la modernité dont nous vivons encore.
A partir du dernier tiers du XVIème siècle, la Contre-Réforme, contre-offensive catholique contre la Réforme protestante est, sinon le coup d’envoi du Baroque, une onde puissante de propagation idéologique et artistique après la secousse du schisme. Mais les résistances externes que cause la résistance interne de l’Église au progrès scientifique, à la modernité (la condamnation de Giordano Bruno en 1600 au bûcher et, en 1633, de Galilée à la rétractation et à la réclusion à vie chez lui en sont les terribles symboles) exaltent paradoxalement le sentiment de nouveauté et de modernité d’une Europe, déchirée religieusement et politiquement mais unifiée par la culture et la conscience d’accéder à un ordre nouveau du monde par les découvertes. La nouvelle mesure scientifique du temps, qu’à l’aube de l’âge baroque les travaux de Galilée sur la chute des corps et sur les oscillations du pendule font passer du mystère de la métaphysique à la certitude physique d’un temps mesuré, sonne l’entrée dans l’âge moderne et son angoisse de l’accélération d’une vie plus soucieuse de durer. Au trouble de l’indéfinition des limites de la terre et du ciel avec les découvertes toujours plus grandes s’ajoute l’éclatement des dogmes politiques, religieux, moraux, Réforme et Contre-Réforme devenant, par leur lutte incessante, un inévitable faire-valoir l’une de l’autre par leur réciproque volonté de se discréditer. Le Baroque naît de cette Renaissance qui s’étiole et s’étonne mais se renouvelle et prend conscience de sa nouveauté conflictuelle en mouvement. Il est un constat de ces bouleversements, de cette mise en question européenne, entre Réforme et péril turc, des pères et des repères anciens (papes, princes, savoirs traditionnels), secoués ou balayés par le vent de la crise avec le pragmatisme et le radicalisme que seront, tout au long du XVIIème siècle les Révolutions d’Angleterre et, au bout du processus, à la fin du XVIIIème siècle, la Révolution française. Et, à la fois, s’il prend acte de cette mise en cause, de cette perte, s’il est saisi par le doute, le Baroque se ressaisit et devient acteur, créateur d’actions, en vue de brasser (se mesurer à la démesure) et d’embrasser (réduire à notre mesure) un nouvel ordre sans nom d’un monde chaotique et démesuré qu’il faut ressaisir, mesurer, renommer : raisonner pour arraisonner, explorer pour exploiter. Le Baroque, malgré la Contre-Réforme ou à cause des combats qu’elle suscite, n’est sans doute pas ce retour en arrière idéologique qu’on lui reproche souvent : c’est autant une remise en ordre qu’une façon nouvelle de mesurer, de dire et de renommer un ordre nouveau du monde et des mondes qu’on ne cesse de découvrir, d’explorer : la terre, le ciel, mais aussi, conquise la terre, les nouvelles terres inconnues de l’âme, de la conscience, de l’esprit, de la psychologie, des passions, de l’imaginaire, de la raison, par la quête spirituelle des mystiques, par les raffinements des casuistes, par les conquêtes des artistes et des intellectuels. Donc, dans ce que j’appelle Baroque, il y a d’abord la prise en compte de ce monde ouvert, décloisonné, fou à force d’excès, de démesure, et le comptage, la tentative raisonneuse d’en régler le dérèglement, de réduire à l’art, à la technique, les débordements inouïs (jamais entendus par l’oreille) et inédits (jamais encore dits par la parole). Entre incertitude et certitude. En un premier temps, je pose justement un panorama de cette époque, de ce temps, Temps de l’incertitude, au niveau historique avec ses doutes, ses interrogations, ses réponses. |
