Parution : 07/05/2008
ISBN : 978-2-35122-037-5 576 pages 15 x 22 cm 33.00 euros |
Thierry Galibert
La Bestialité
« Cet essai n’est pas consacré à Antonin Artaud, mais à sa vision du monde, celle du premier occidental à avoir incarné le décentrement radical qui permet d’observer la réalité du monde sous son jour véritable. » Pour Artaud, la « Bestialité » est une rupture dramatique avec la vie, « la perte du contact effectif avec la Totalité ». Antonin Artaud a traqué la bestialité dans la poésie, la philosophie, et l’ensemble de la création, pour constater qu’il la fréquente finalement depuis sa jeunesse à Marseille, et qu’elle l’accompagnera sa vie durant, autant à l’asile de Rodez que dans la vie parisienne. A sa suite, Thierry Galibert développe dans cet essai remarquablement documenté une ample réflexion – littéraire, politique, philosophique – sur la pensée réductrice de notre temps, qui conduit à faire du monde un hôpital psychiatrique potentiel, en lequel l’aliéné n’est pas celui qu’on croit. Socrate avait été, d’une certaine façon, le premier dénonciateur de la bestialité en même temps que sa première victime. Pour lui, « vide [...] de toute pensée », l’homme du jouir ne vit pas « une vie d’homme », mais « celle d’une espèce de mollusque marin ou de tout ce qu’il y a dans la mer d’animaux avec un corps encoquillé ». L’automate d’Artaud est l’homme de la modernité tellement engagé dans la possession et la jouissance de la nature que, plus il affirme sa personnalité, plus il s’éloigne de lui-même. Le cogitatum y a annihilé le cogito, l’acte individuel de penser s’est abstrait de lui-même dans la réalité abstraite qui autorise à considérer le bien indépendamment du Vrai. Dans le double mouvement de réflexivité et d’ingestion de savoir, dans la confusion de la Vie et de l’existence, dès l’école se fabriquent les conditions de la bestialité dont la propension naturelle est de bâtir la cohésion sociale sur la dépouille de l’intelligence. Pour donner quelque crédit à la critique du capitalisme, il faut insister sur l’adhésion de toutes les Lumières progressistes à la thèse de la Liberté et du Bonheur d’Adam Smith. Non pas à un Smith pris synchroniquement dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, mais préalablement auteur de Théorie des sentiments moraux. Tout le système libéralo-socialiste de la modernité occidentale, toute la pensée libertaire et matérialiste se situe dans la perspective d’Adam Smith pour qui le « seul usage » et l’« unique but » des institutions sociales est de « promouvoir le bonheur de ceux qui vivent sous leur juridiction ». Et qu’elle soit, pour cela, devenue le meilleur promoteur du capitalisme, c’est évidemment à sa conception de la liberté qu’elle le doit, celle-là même qui autorise le capitalisme à justifier par elle, et sa liberté d’entreprendre et la liberté qu’il accorde de consommer. Antonin Artaud est mort en 1948. Pour qui veut en découdre vraiment avec la raison mondaine, reste à méditer inlassablement son appel lancé aux surréalistes : « si nous en avons tous assez, si nous sommes prêts à tout, pour sortir de l’impasse spirituelle à laquelle nous avons été acculés, et en partie par notre faute », il faut admettre que le problème a beau être « d’ordre et d’intérêt universels, sa solution n’est pas universelle. Elle est personnelle, et d’autant plus ardue. » (I**, 72). Jusqu’au moment de comprendre cette évidence, « fussions-nous libres dans le sens où ils [bourgeois, prolétaires] l’entendent, nous ne jouirions encore que d’une caricature de liberté » et nous ne serions « jamais parvenus qu’à nous détruire nous-mêmes, à nous nier dans notre être comme dans notre activité ». |
