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Recension - 10 min

Thomas Piketty - Le Capital au XXIe siecle (Seuil, 2013)

Piketty et le retour des inegalites de patrimoine

Thomas Piketty a reoriente le debat economique mondial avec Le Capital au XXIe siecle, montrant par une analyse historique inedite que l'inegalite de patrimoine tend structurellement a s'accroitre.

Isabelle Fontaine

Isabelle Fontaine

18 août 2025

Graphique abstrait montrant une courbe montante sur fond sombre
Graphique abstrait montrant une courbe montante sur fond sombre

Certains livres d’economie parviennent a sortir du cercle des specialistes pour entrer dans le debat public general. “Le Capital au XXIe siecle” de Thomas Piketty, publie en 2013 et traduit dans le monde entier, est de ceux-la. Sa publication a provoque un debat intellectuel d’une intensite rare pour un ouvrage academique, suscitant des reactions enthousiastes et des critiques acerbes dans des proportions egalement exceptionnelles.

Un monument empirique

La premiere chose a souligner est la nature du travail empirique qui sous-tend le livre. Piketty, avec ses collaborateurs (notamment Emmanuel Saez et Gabriel Zucman), a passe des annees a construire des series historiques longues sur la distribution des richesses et des revenus dans de nombreux pays. Ces donnees, accessibles en ligne, constituent une ressource inestimable pour la recherche en economie et en sciences sociales.

Ce travail empirique a mis en lumiere des faits que la pensee economique dominante n’avait pas vraiment pris en compte: la concentration des patrimoines dans les pays developpes a augmente tres significativement depuis les annees 1980 apres une periode de relative compression (1914-1970). La part du centile superieur de la distribution des richesses a connu une hausse spectaculaire, en particulier aux Etats-Unis.

La these centrale: r > g

La these theorique de Piketty est formulee sous la forme d’une inegalite simple: r > g, ou r est le taux de rendement du capital et g le taux de croissance economique. Quand le rendement du capital est superieur au taux de croissance - ce qui est la situation normale dans une economie capitaliste - les patrimoines tendent mecaniquement a croitre plus vite que le revenu national, et la part du capital dans le revenu total tend a augmenter.

Cette logique simple produit, sur le long terme, une concentration croissante du patrimoine: ceux qui possedent du capital voient leur richesse croitre plus vite que le revenu du travail. Sauf en cas de chocs majeurs (guerres, depressions) qui detruisent les patrimoines, la tendance naturelle du capitalisme est donc inegalitaire.

L’illustration historique la plus frappante de cette these est la figure de l’heritage: dans une societe ou r > g de facon persistante, il devient plus profitable d’heriter que de travailler, ce qui conduit a la reconstitution d’une “societe patrimoniale” comparable a celle du XIXe siecle europeen.

Un debat academique intense

La publication du livre a suscite des critiques importantes, notamment de la part d’economistes liberaux. Certaines portent sur des questions de donnees et de methode: une erreur de tableur detectee par le Financial Times a provoque un debat sur la robustesse de certaines series. D’autres, plus fondamentales, contestent la theorie: le taux de rendement du capital n’est pas constant mais depend lui-meme des conditions economiques; le mecanisme r > g ne tient que sous certaines hypotheses contestables.

Des economistes comme Daron Acemoglu ou Lawrence Summers ont soutenu que Piketty surestimait la tendance a l’accumulation patrimoniale et sous-estimait les forces qui la contrarient (depreciation du capital, chocs technologiques, concurrence).

Ces debats sont reels et importants. Ils n’invalident pas l’interet du livre, qui reside moins dans la precision de ses predictions que dans le cadre qu’il offre pour penser les inegalites a long terme.

Ce qui reste apres la controverse

Dix ans apres la publication du livre, son impact intellectuel est indeniable. Il a replace les inegalites de patrimoine au centre du debat economique, contre une tendance dominante qui privilegiait les inegalites de revenu. Il a popularise l’idee que les inegalites ne sont pas des donnees naturelles mais des constructions politiques - produites par des choix fiscaux, des regles juridiques, des rapports de force.

La proposition centrale de Piketty - un impot mondial progressif sur le capital - a ete qualifiee d’utopique par ses contemporains. En 2021, le G7 a adopte le principe d’un impot minimum mondial sur les benefices des entreprises. L’utopie se deplaces.

“Le Capital au XXIe siecle” est un livre imparfait et controverse. C’est aussi un livre qui a change les termes du debat economique mondial. En cela, il merite d’etre lu et relu.