Essai - 9 min
Genealogie de la surveillance: de Foucault au numerique
Le panoptique de Bentham, reinterprete par Michel Foucault dans Surveiller et Punir, constitue toujours le meilleur cadre pour analyser les mecanismes de surveillance numerique contemporains.
Isabelle Fontaine
27 octobre 2025
Quand Michel Foucault publie “Surveiller et Punir” en 1975, le panoptique de Bentham lui sert de metaphore fondatrice pour analyser les societes disciplinaires modernes. La prison circulaire de Bentham - ou un gardien invisible au centre peut surveiller tous les detenus sans etre vu - incarne selon Foucault une logique de pouvoir qui s’est diffusee bien au-dela des prisons: dans les usines, les ecoles, les hopitaux, les casernes.
Cinquante ans plus tard, ce cadre conceptuel n’a pas vieilli. Il s’est au contraire enrichi, prolonge et radicalement transforme par les theoriciens de la surveillance numerique.
La puissance analytique du panoptique
Ce qui fait la force du modele foucaldien, c’est qu’il deplace l’analyse du pouvoir: plutot que de se concentrer sur les instances souveraines qui detiennent le pouvoir, il examine les dispositifs qui le produisent et le circulent. Le panoptique n’est pas une prison mais un diagramme de pouvoir qui peut s’appliquer a n’importe quelle institution.
La logique disciplinaire que Foucault decrit produit des sujets qui s’auto-surveillent. Le detenu qui ne sait pas s’il est observe mais sait qu’il pourrait l’etre se comporte comme s’il l’etait toujours. L’interiorisation de la norme disciplinaire est plus efficace que la surveillance permanente, parce qu’elle dispense de la deployer.
Cette intuition eclaire directement la surveillance numerique. Les utilisateurs de reseaux sociaux qui ajustent leurs publications, leur langage, leurs opinions exprimees en fonction d’une audience potentielle indefinie reproduisent exactement la logique panoptique. La conscience d’une surveillance possible - des employeurs, des proches, de l’Etat - produit une auto-censure generalisee.
Au-dela du panoptique: le synoptique et le banoptique
Les theoriciens de la surveillance ont enrichi le modele foucaldien pour rendre compte des specificites de la surveillance numerique. David Lyon, dans “La societe surveillee” (2001), introduit la notion de “synoptique”: dans la societe des medias de masse, les nombreux surveillent le petit nombre (les celebrites, les politiques), ce qui constitue une inversion du schema panoptique.
Didier Bigo a propose la notion de “banoptique” pour designer les dispositifs contemporains de securite aux frontieres: ils ne surveillent pas tout le monde de la meme facon mais trient les populations pour identifier et exclure les “risques”. La surveillance n’est plus seulement disciplinaire; elle est devenue categorisante et differentielle.
Ces enrichissements conceptuels capturent quelque chose d’important: la surveillance numerique n’est pas un grand oeil central mais un ensemble de dispositifs distribues, heterogenes, souvent prives, qui produisent des effets de pouvoir diffus et difficiles a localiser.
Zuboff et la mutation capitaliste
Shoshana Zuboff, dans “L’age du capitalisme de surveillance” (2019), opere un deplacement decisif par rapport a la tradition foucaldienne. Elle ne nie pas la pertinence du cadre de la surveillance et du controle, mais elle insiste sur la specificite capitaliste du phenomene: la surveillance numerique n’est pas d’abord un instrument de pouvoir disciplinaire mais un mecanisme d’accumulation.
Les donnees comportementales sont des matieres premieres qui permettent de prevoir et, en fin de compte, de modifier les comportements pour maximiser les revenus publicitaires. Ce n’est pas seulement un pouvoir sur les individus; c’est une forme d’exploitation specifique, anancee dans la logique du capitalisme cognitif.
Cette perspective complique et enrichit l’heritage foucaldien. Le pouvoir de la surveillance numerique n’est pas seulement normatif - il ne cherche pas d’abord a discipliner des sujets conformes. Il est aussi instrumental: il cherche a predire et a orienter des comportements de consommation.
La politique de la vie privee
La genealogie foucaldienne de la surveillance conduit a une conclusion politique: la vie privee n’est pas un caprice individualiste mais une condition structurelle de l’exercice de la liberte politique.
Une population qui sait qu’elle est surveillee, ou qui presume qu’elle pourrait l’etre, modifie ses comportements politiques - elle manifeste moins, s’associe moins, exprime moins librement ses opinions. La surveillance est donc un instrument de gouvernement des populations, un moyen d’homogeneiser et de conformiser les comportements collectifs.
Lire Foucault au prisme de la surveillance numerique n’est pas un exercice academique. C’est comprendre les conditions dans lesquelles la liberte politique peut s’exercer dans les societes contemporaines - et ce qu’il faudrait transformer pour les preserver.