Essai - 7 min
Intelligence artificielle et mutations du travail
De l'automatisation des taches routinieres a la supervision algorithmique des cols blancs, l'intelligence artificielle reconfigure le marche du travail a une vitesse sans precedent.
Marie-Helene Tessier
14 octobre 2025
L’automatisation du travail n’est pas un phenomene nouveau. Depuis la revolution industrielle, chaque vague technologique majeure a suscite les memes craintes - et les memes espoirs. La machine a tisser a detruit des emplois de tisserands; elle en a cree d’autres dans l’industrie mecanique. L’ordinateur personnel a transforme les metiers de secretariat; il a engendre des dizaines de nouveaux profils informatiques.
La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si l’intelligence artificielle constitue une rupture qualitative dans cette longue histoire, ou simplement une acceleration du meme mouvement.
Ce que l’IA fait au travail
Les economistes du travail distinguent traditionnellement deux effets de l’automatisation. L’effet de substitution, d’abord: certaines taches sont accomplies par des machines et les emplois qui les incluaient disparaissent ou se transforment. L’effet de complementarite, ensuite: les outils automatises accroissent la productivite des travailleurs qui les utilisent, creant une demande pour de nouvelles competences.
Ce qui est specifique a l’intelligence artificielle, c’est la nature des taches qu’elle peut desormais prendre en charge. Les vagues anterieures d’automatisation ciblaient principalement les taches routinieres physiques - soudure, assemblage, manutention - et cognitives simples - saisie de donnees, traitement de formulaires. Les systemes actuels commencent a s’attaquer a des taches cognitives complexes: redaction juridique, diagnostic medical, analyse financiere, creation graphique.
La supervision algorithmique des travailleurs
Parallelement a l’automatisation directe, l’IA transforme les conditions de travail par la supervision algorithmique. Dans les entrepots logistiques, les chauffeurs de VTC, les agents de centres d’appel, les prestataires des plateformes de travail a la demande: pour des millions de travailleurs europeens, les modalites d’execution du travail, les objectifs de performance et les sanctions en cas de non-respect sont determines non plus par un responsable humain mais par un systeme automatise.
Cette evolution pose des questions fondamentales sur le droit du travail. Le dialogue social suppose un interlocuteur qui puisse expliquer, justifier, negocier. Quand les criteres d’evaluation et les sanctions sont geres par un algorithme dont les logiques internes ne sont pas transparentes, les mecanismes classiques de recours deviennent difficiles a actionner.
La directive europeenne sur le travail via plateforme, adoptee en 2024, a introduit des droits importants: presomption de salariat pour les travailleurs de plateforme remplissant certaines conditions, droit a l’explication des decisions algorithmiques. Mais son application reste soumise a des incoherence d’interpretation entre Etats membres.
Les inegalites de la transition
Toutes les categories professionnelles ne sont pas egalement exposees aux effets de l’IA. Les professions qui combinent competences sociales, jugement contextuel et creativite - et qui sont en general bien remunerees - semblent a court terme moins substituables. Les emplois qui impliquent principalement de l’execution cognitive standardisee, souvent occupes par des travailleurs moins qualifies ou moins bien remuneres, sont plus directement menaces.
Cette asymetrie risque d’aggraver les inegalites existantes. Ceux qui possedent les competences pour travailler avec les nouveaux outils verront leur productivite et potentiellement leur remuneration augmenter. Ceux dont les taches sont automatisables feront face a une pression a la baisse sur l’emploi et les salaires.
La reponse a cette dynamique ne peut pas etre seulement individuelle - il ne suffit pas de se “former” en permanence. Elle requiert des politiques publiques qui accompagnent les transitions: formation tout au long de la vie, partage des gains de productivite via la fiscalite, redefinition du temps de travail. Ces politiques existent dans certains pays nordiques; elles restent largement insuffisantes dans la majeure partie de l’Europe.
L’enjeu de la gouvernance
La question n’est pas de savoir si l’IA va transformer le travail - elle le fait deja. La question est de savoir qui governe cette transformation, selon quels principes et dans l’interet de qui.
Les entreprises qui deployent ces systemes ont un interet direct a accelerer la substitution et a intensifier la supervision. Les travailleurs ont un interet inverse. Entre les deux, les Etats et les partenaires sociaux doivent construire des regles du jeu qui permettent de tirer les benefices de la technologie sans en faire peser le cout exclusivement sur les plus vulnerables.