Essai - 8 min
Le roman face au capitalisme tardif
Du naturalisme de Zola aux romans hyperrealistes de Franzen ou Knausgaard, la fiction a toujours tenu un discours critique sur les structures economiques de son epoque.
Isabelle Fontaine
15 septembre 2025
Il est une question que la critique litteraire pose rarement frontalement: qu’est-ce que la litterature dit du capitalisme? Non pas ce que les intellectuels ou les ecrivains pensent du capitalisme dans leurs essais ou leurs interviews, mais ce que les textes de fiction font, dans leur structure narrative, leurs personnages, leur traitement du temps et de l’espace, avec les configurations economiques de leur epoque.
Cette question est d’autant plus pertinente que le capitalisme tardif - celui des plateformes, de la finance mondialisee, de la precarite generalisee - a profondement transforme les conditions de la vie ordinaire que la fiction s’efforce de restituer.
Zola et l’immersion dans le systeme
Le naturalisme zolien reste l’exemple le plus accompli de la fiction comme instrument d’analyse des structures economiques. Les Rougon-Macquart constituent une exploration systematique des differents secteurs de l’economie capitaliste du Second Empire et de la Troisieme Republique: la mine dans Germinal, le grand magasin dans Au Bonheur des Dames, la Bourse dans L’Argent, les Halles dans Le Ventre de Paris.
Ce qui fait la force de Zola, c’est qu’il ne se contente pas de depeindre la misere ou l’exploitation. Il montre les systemes - comment la mine fonctionne comme une organisation totale qui engloutit les corps et les existences, comment le grand magasin invente le desir consommateur comme force productive, comment la speculation financiere cree et detruit des fortunes dans une logique autonome par rapport a toute production reelle.
La fiction americaine et le capitalisme tardif
La tradition realiste americaine du vingtieme siecle a produit les romans peut-etre les plus lucides sur le capitalisme tardif. Sinclair Lewis, John Dos Passos, John Steinbeck: le roman americain moderniste s’est constitue en grande partie contre les mythes du succes individuel qui structurent l’ideologie capitaliste.
Dans la seconde moitie du siecle, Philip Roth, Don DeLillo, Jonathan Franzen ont pris le relais. Le roman de Franzen, “Les corrections” (2001), suit une famille du Midwest americain a travers les transformations economiques et culturelles des annees 1990: la desindustrialisation, la financiarisation de l’economie, l’emrise croissante de la logique marchande sur les relations familiales et intimes.
DeLillo, dans “Cosmopolis” (2003), pousse la logique encore plus loin: son heros est un speculateur financier qui traverse Manhattan en limousine le jour ou sa fortune s’effondre, enferm dans une bulle technologique et financiere qui l’a coupe de tout contact avec le reel.
La litterature francaise contemporaine et le travail
La litterature francaise contemporaine a produit des textes importants sur la question du travail. Francois Bon, dans “Sortie d’usine” (1982), puis “Temps machine” (1993), a ouvert la voie d’une litterature ouvriere qui refuse le pittoresque pour saisir la substance concrete et temporelle du travail industriel.
Plus recemment, Nicolas Mathieu, dans “Leurs enfants apres eux” (Prix Goncourt 2018), situe son roman dans une ville siderurgique lorraine en declin pendant les annees 1990. La desindustrialisation n’y est pas un arriere-fond: elle est la substance meme du roman, la matiere dont sont faites les trajectoires de personnages qui ne peuvent pas ignorer que le systeme economique a decide de se passer d’eux.
Annie Ernaux, de “Les armoires vides” a “Les annees”, a construit une oeuvre qui fait de la mobilite sociale et de la honte de classe une matiere litteraire d’une precision presque sociologique.
Ce que la fiction fait que l’essai ne peut pas faire
L’essai analytique, aussi rigoureux soit-il, ne peut pas tout dire sur le capitalisme. Il peut decrire les structures, expliquer les mecanismes, identifier les responsabilites. Il ne peut pas restituer ce que le capitalisme fait a l’experience subjective: la temporalite anxiogene de la precarite, la honte de la pauvrete, le desir ambigu que suscite la consommation, l’alienation qui s’installe dans un travail sans sens.
La fiction, quand elle est a la hauteur de son sujet, fait autre chose: elle fait habiter de l’interieur des situations que le lecteur ne vivra peut-etre jamais, elle rend palpable ce que les categories analytiques tendent a abstraire. C’est pourquoi la question de ce que la litterature dit du capitalisme n’est pas une question annexe pour la critique sociale. C’en est peut-etre une des questions centrales.