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Recension - 7 min

Gregoire Chamayou - Theorie du drone (La Fabrique, 2013)

Theorie du drone: la guerre sans risque est-elle juste?

Gregoire Chamayou decortique dans Theorie du drone la logique de la guerre asymetrique contemporaine, ou le risque pour le combattant a ete elimine par la technologie, soulevant des questions ethiques fondamentales.

Isabelle Fontaine

Isabelle Fontaine

25 novembre 2025

Ciel bleu avec trainee blanche d'un avion, evoquant la surveillance aerienne
Ciel bleu avec trainee blanche d'un avion, evoquant la surveillance aerienne

“Theorie du drone” de Gregoire Chamayou est l’un de ces livres qui changent la facon dont on regarde un objet apparemment technique. En soumettant le drone de combat a une analyse philosophique et politique rigoureuse, Chamayou met a nu les presupposes moraux et strategiques d’une forme de guerre qui se presente comme propre, chirurgicale, minimisant les “dommages collateraux”.

Le renversement de la logique du combat

La these centrale du livre est saisissante: le drone rompt avec la structure fondamentale du combat telle que la theorie militaire classique l’a conceptualisee. Depuis Clausewitz, la guerre est pensee comme un affrontement entre adversaires mutuellement exposes au risque. Cette reciprocite du danger est a la fois une contrainte pratique et un fondement moral: c’est parce que le soldat risque sa vie qu’on lui reconnait une dignite particuliere et des droits speciaux.

Le drone detruit cette reciprocite. L’operateur est assis dans une base en Arizona, a des milliers de kilometres de la cible qu’il observe et frappe. Il n’est expose a aucun risque physique. La guerre devient une activite asymetrique, ou une partie peut tuer sans s’exposer a etre tuee.

Chamayou montre que cette asymetrie n’est pas seulement une question technique mais une question philosophique et politique de premier ordre. Elle remet en cause les fondements du droit de la guerre, qui s’est construit sur une hypothese de reciprocite. Elle interroge la notion meme de courage militaire - vertu centrale dans toutes les traditions guerrieres - et les droits qui s’y attachent.

La “chasse a l’homme” comme paradigme

Le mot que Chamayou utilise pour decrire la logique du drone est celui de “chasse”: une poursuite inegal ou le chasseur traque une proie qui ne peut pas lui echapper. Le drone peut surveiller une cible pendant des jours, apprendre ses habitudes, attendre le moment favorable, frapper sans alerte.

Cette logique de la chasse n’est pas seulement une metaphore. Elle a des implications juridiques concretes. Le droit international humanitaire distingue les combattants des civils, les situations de combat des situations de non-combat. La frappe de drone s’exerce souvent en dehors de tout champ de bataille defini, contre des individus categorises comme des “combattants illegaux” qui ne beneficient pas des protections accordees aux prisonniers de guerre.

La notion de “strike signature” - frapper un individu non pas parce qu’on connait son identite mais parce que ses habitudes de deplacement et de comportement correspondent au profil d’un combattant - illustre cette derive: on tue des probabilites statistiques, non des individus identifies.

Les rationalites de la guerre propre

Chamayou s’interesse aussi aux justifications morales qui ont ete produites pour legitimer les frappes de drones. Deux arguments reviennent constamment dans les discours officiels americains: la precision (le drone est plus precis qu’une frappe aerienne classique, donc moins meurtrier pour les civils) et la proportionnalite (les frappes de drones peuvent etre calibrees pour minimiser les dommages collateraux).

Ces arguments sont soigneusement examines et partiellement invalides. La precision technique ne garantit pas la precision strategique: un drone peut frapper tres precisement une mauvaise cible. Les “dommages collateraux” acceptables font l’objet de calculs bureaucratiques dont les criteres ne sont ni transparents ni soumis a aucun controle democratique.

Plus fondamentalement, Chamayou soutient que la “guerre propre” est une contradiction dans les termes: la technicisation de la violence ne la rend pas plus morale, elle la rend simplement plus facile a pratiquer et plus difficile a contester.

Une lecture plus actuelle que jamais

Publie en 2013, “Theorie du drone” avait une actualite immediate avec les campagnes de frappes americaines au Pakistan, au Yemen et en Somalie. Douze ans plus tard, ses analyses n’ont rien perdu de leur pertinence.

La proliferation des drones militaires, leur adoption par des acteurs non etatiques, leur utilisation dans des guerres conventionnelles comme en Ukraine: le drone est devenu une composante ordinaire du paysage militaire mondial. Les questions philosophiques et juridiques que Chamayou souleve - sur la nature du combat, la reciprocite du risque, la responsabilite dans la guerre - n’ont pas trouve de reponses; elles se sont au contraire complexifiees.

“Theorie du drone” reste un livre indispensable pour penser les nouvelles formes de violence d’Etat a l’ere technologique.