Essai - 10 min
Transition ecologique et contradictions du capitalisme
La transition energetique est presentee comme une opportunite economique majeure. Mais peut-on vraiment decarboner l'economie mondiale sans s'attaquer aux logiques de croissance qui la sous-tendent?
Pierre Vidal
4 septembre 2025
La transition ecologique est devenue, en l’espace d’une decennie, le nouveau grand recit de la modernisation economique europeenne. Le Green Deal europeen, les plans de relance post-Covid, les strategies nationales de decarbonation: tous partagent un meme postulat implicite - la croissance economique et la reduction des emissions de gaz a effet de serre sont non seulement compatibles mais mutuellement renforantes. L’enjeu n’est pas de changer de modele economique, mais de “verdirr” le modele existant.
Ce postulat merite d’etre examine avec rigueur, car les contradictions qu’il recouvre sont considerables.
Le decouplage: une realite partielle et fragile
L’argument central de la these de la “croissance verte” repose sur le concept de decouplage: la possibilite de dissocier la croissance economique de la consommation de ressources et des emissions. Les donnees empiriques montrent que ce decouplage existe, mais qu’il est plus partiel et plus fragile qu’on ne le represente souvent.
Dans les pays de l’OCDE, les emissions territoriales de CO2 ont effectivement diminue en valeur absolue au cours des dernieres decennies, meme pendant des periodes de croissance. Mais cette reduction tient en grande partie a la desindustrialisation et a la delocalisation des industries les plus emettrices vers des pays moins riches - un “decouplage” qui ne fait que deplacer les emissions sans les reduire globalement.
Lorsqu’on mesure les emissions dites “de consommation” - qui incluent les emissions incorporees dans les biens importes - le bilan des pays europeens est considerablement moins favorable. Une partie significative des “progres” affiches correspond a une externalisation carbone.
Les limites physiques de la transition
La transition vers les energies renouvelables suppose une mobilisation considerable de ressources materielles. Les panneaux solaires, les eoliennes, les batteries des vehicules electriques, les reseaux intelligents: tous ces equipements requierent des metaux dont les reserves sont concentrees dans quelques pays et dont l’extraction est elle-meme couteuse en energie et en eau.
Les metaux critiques - lithium, cobalt, terres rares - sont devenus un enjeu strategique majeur. L’Union europeenne, consciente de sa dependance, a engage une politique de diversification des approvisionnements et de developpement d’une capacite de raffinage europeen. Mais les tensions geopolitiques autour de ces ressources s’inscrivent dans une logique de competition, non de cooperation globale.
Plus fondamentalement, la question se pose de savoir si la consommation energetique mondiale peut continuer a croitre tout en se “verdissant”. Les scenarios qui aboutissent a une stabilisation du rechauffement climatique en dessous de 2 degres supposent non seulement une transformation rapide du mix energetique mais aussi une reduction de la consommation totale d’energie dans les pays riches.
Le capitalisme vert comme nouvelle accumulation
Il existe une tension profonde entre la logique de l’accumulation capitaliste et les exigences de la transition ecologique. L’accumulation requiert une expansion continuelle des marches, de la production, de la consommation. La transition ecologique - dans sa forme la plus consequente - implique une contraction deliberee de certaines activites: moins de vols, moins de consommation de viande, moins de batiments energivores, moins de plastique.
Le “capitalisme vert” qui se deploie aujourd’hui resout provisoirement cette tension en substituant des produits “verts” a des produits “bruns”, sans remettre en cause le volume de consommation. Un SUV electrique remplace un SUV thermique; des vacances en train remplacent des vacances en avion. Le systeme economique continue de fonctionner selon les memes logiques, mais avec une empreinte carbone moindre par unite produite.
Cette strategie est valide dans la mesure ou elle reduit effectivement les emissions. Mais elle butte sur les effets rebond: les gains d’efficacite energetique se traduisent souvent par une augmentation de la consommation totale plutot que par une reduction. L’efficacite energetique des appareils electroniques a enormement progresse; la consommation energetique du secteur numerique ne cesse d’augmenter.
Vers une politique de la sobriete?
Les economistes et les politologues qui travaillent sur la “decroissance” ou la “prosperite sans croissance” ne sont plus marginaux dans le debat academique. Des economistes comme Kate Raworth, Tim Jackson ou Jason Hickel ont produit des travaux rigoureux montrant que des economies pourraient satisfaire les besoins fondamentaux de leurs populations avec une empreinte ecologique beaucoup plus faible, a condition de transformer radicalement la distribution des richesses et les finalites de la production.
Ces approches restent politiquement marginalisees. Elles heurtent des interets considerables et supposent des transformations institutionnelles que les processus politiques actuels peinent a porter. Mais le temps presse: chaque annee de retard dans la transition reduit la marge de manoeuvre pour eviter les scenaroos climatiques les plus catastrophiques.
La question n’est pas de choisir entre croissance et protection du climat. C’est de decider collectivement, par un processus democratique, quelles formes de production et de consommation nous considerons comme essentielles a la vie bonne, et lesquelles nous sommes prets a sacrifier pour garantir un futur habitable.